CONFERENCE DE CLOTURE
Brigitte BOUQUET
Titulaire de la chaire en travail social au CNAM

QUELLE FORMATION ?

La question des formations est au cœur du secteur social depuis des nombreuses années. En effet, la difficulté de parvenir à faire coïncider les besoins de formation aux attentes et intérêts parfois divergents, voire contradictoires, de divers acteurs de la société, explique que la formation soit traitée comme un sujet sensible politiquement, et socialement ; et ce d'autant qu'elle représente un investissement social et économique conséquent et qu’elle est impactée par de nombreuses politiques sociales qui tendent elles mêmes à répondre aux évolutions sociétales et aux problèmes sociaux.

Nul ne conteste aujourd'hui que dans de nombreux pays, le champ de l’action sociale et médico sociale et les pratiques professionnelles ont beaucoup évolué et leurs contours ont changé au cours des dernières décennies. Quoi de plus normal dans un monde en évolution, dans un monde confronté à de multiples bouleversements sociétaux ? Pour autant, dans le domaine des formations en travail social, nous pouvons nous demander si nous avons suffisamment perçu les changements en cours et anticipé les évolutions, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Comment comprendre les liens entre ces différents bouleversements qui traversent le champ de l’action sociale en général et celui des formations en particulier ? S'agit il d'ouverture ou d'éclatement ? S’agit-il de mise en tutelle et domination par la commande publique et politico-économique ou de nécessaire adaptation ? Bref, s’agit-il de subir ou de tenter de maîtriser ces évolutions ?

C’est ce que je propose de voir en m’excusant auprès de nos amis des autres pays si je prends un peu trop le cas Français comme exemple ; mais après tout, ce premier colloque international francophone a lieu en France et il est toujours intéressant de découvrir les particularités du travail social du pays qui accueille.

Mon propos aura deux parties :

- La première partie porte sur le social aux prises avec les tensions de la société et les effets sur les formations du travail social. Les conditions d'exercice des métiers génériques ont changé en profondeur et il serait très illusoire de ne pas replacer les processus de formation dans cette perspective beaucoup plus vaste et beaucoup plus contingente.

- La seconde partie porte sur la question de la reconfiguration des formations sociales

Le tout sans occulter l’interrogation politique, la réflexion sur les enjeux sociaux, le questionnement éthique.

L'IMPACT DES ÉVOLUTIONS SOCIÉTALES SUR LE TRAVAIL SOCIAL ET LES PROFESSIONS SOCIALES

Je me plais toujours à rappeler que le travail social est né de la question sociale du XIXe siècle et qu’il est réactivé par ce que l’on appelle aujourd’hui “la nouvelle question sociale”. Celle-ci est bien sûr socio-économique avec la pauvreté et la précarité et un fort accroissement des inégalités, mais pas seulement. La société est marquée aussi par une certaine faillite des instances de socialisation, l’affaiblissement des cadres collectifs d'intégration, le relâchement des liens entre individus et structures collectives, l’estompement des modes de vie communautaire, du “vivre ensemble”, du “monde commun”. Dans nos sociétés traversées par ces forces destructurantes, cette fragmentation aboutit à l’exclusion disons nous en France , ou à l’affaiblissement d'une société d'inclusion selon les autres pays. A cela s’ajoute l'évolution du contexte concernant la formation et la professionnalisation qui vient donner de nouveaux contours à la qualification dans les métiers du travail social. Voyons donc les tensions à l’œuvre. J’en mentionnerai sept.

Une tension bien connue de tous se joue entre la logique libérale et l'intérêt général.

La logique libérale, c’est la logique marchande à la fois mondiale, nationale et locale, celle des intérêts particuliers, le règne de l’individu-roi ; Alors que l’intérêt général présente quant à lui, une dimension d'universalité dans la promotion de l’égalité, de la Justice, de la solidarité. Le social a toujours cherché à être un tiers entre ces deux forces en conflit. Comment peut-il encore l’être aujourd’hui alors que la tension s’est aggravée et qu’on a l’impression qu’on est laminé par ce courant néo-libéral ? Ne serait-ce pas en entrant dans une analyse des possibles au cœur de ces contingences tout en proclamant avec force ses convictions éthiques humanistes, en interpellant les pouvoirs publics et les politiques, en se soudant internationalement ? Le rôle des centres de formation est primordial sur ce plan, en favorisant ou non à la fois l’apprentissage de cette analyse critique et la recherche d’alternatives, en replaçant le sens de l'action dans un contexte beaucoup plus large.

Allant de pair avec cette première tension, le secteur social et les formations sociales sont touchés par une autre tension lourde : celle de la post-modernité (et pas seulement du Néo-libéralisme) qui privilégie l’individualisation, l’individuation, l’avènement d'une société d’individus.

Il y a bien la dimension de l’intérêt de l’individu qui se caractérise par une conception de l’autonomie, fondée sur la recherche de l’identité propre, l’idéal de soi, l’épanouissement de soi, la maîtrise de son rapport au monde. La revendication d’être soi même devient la nouvelle norme.

Cependant les nombreuses analyses en montre aussi les effets négatifs : d’une part l’individuation entraîne l’atomisation du social, des individualités en état de moindre « reliance » parce que avec de moins en moins de soutien et supports collectifs, et des personnes en souffrance parce que considérées comme incapables à subvenir à leurs propres besoins ; d’autre part, l’individuation est de plus en plus comprise comme valorisation des individualités avec exacerbation des performances individuelles, de la réussite et de l’optimisation de soi ; c’est actuellement le mythe de la performance qui prédomine. Dès lors, le travail social doit repenser ensemble la dialectique individuation / émancipation ; et notamment comment éviter que l’autonomie qui est également une finalité et une posture éthique du travail social, ne vienne consolider l’actuelle conception instrumentale et normative de l’autonomie, l’instrumentation et la normativité de la gestion de soi ? Dès lors, c’est l’axe individuel/collectif qu’il faut travailler. La prise en compte de la différence individuelle conduit à reconnaître la personne dans sa singularité et dans la spécificité de son rapport à l’universel. Mais chacun sait que l’identité personnelle ne peut être dissociée de l’identité sociale et collective. Aussi l’individualisation s’inscrit dans une communauté sociale, à la fois mouvement d’élaboration de soi dans son unicité et mouvement d’ouverture à ce qui est autre. Il faut tenir les deux. Pourquoi dès lors, et particulièrement en France, ne pas lutter plus qu’on ne le fait, pour rétablir les pratiques d’intervention collective ? J’y reviendrai

Une troisième tension est le développement généralisé d’une société de services.

La croissance des services, le développement du secteur tertiaire sont parmi les caractéristiques les plus significatives de l’évolution des sociétés dites développées. 60 à 70 % de la population active travaille dans ce secteur qui est souvent le seul à créer des emplois. Le mouvement, très net à partir des années soixante, s'accélère, même s'il se fait de manière inégale. On note la croissance exceptionnelle des services de santé et d'action sociale, plus rapide encore que celle des services aux entreprises (Gadrey, 1992). Il est bien question d'un investissement “immatériel” qui s'inscrit dans une logique économique.

Mais de ce fait, il y a apparition de la concurrence. L'élargissement des secteurs d'activités traditionnels à la petite enfance et aux personnes âgées, l’évolution de la demande des adultes handicapés vieillissants rendent cette question plus présente avec l'intervention de plus en plus forte du secteur commercial dans le champ social. Enfin, la concurrence existe également au sein même du secteur social associatif qui l’avait longtemps évitée, jouant la complémentarité. Mais la notion d'appel d'offres et la démarche qualité les renvoient à cette concurrence. Il risque d’en être de même pour les centres de formation dans le contexte de la décentralisation des formations aux régions. Vont-elles s’entre-tuer ou au contraire jouer la complémentarité en développant différents pôles de compétence qui en s’articulant présentent au bout du compte une expertise collective ?

Une quatrième tension est provoquée par la régulation publique, par la commande publique.

Dans tous les pays, celle-ci est forte. A titre d’illustration, je donnerai l’exemple français. Après la réflexion du XIe Plan sur une réorganisation de l’action sociale puis l’enquête de la MIRE sur les professions sociales, il y a eu l’élaboration du schéma national des formations, se déclinant en schémas régionaux de formation ; ensuite la loi rénovant l’action sociale et médico sociale du 2 janvier 2002 rappelant la nécessité des qualifications, la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 instituant la validation des acquis de l’expérience, la réglementation européenne qui s'impose aux universités dans le cadre du Système européen de transfert de crédits (ECTS en anglais), et enfin maintenant l’acte ii de la régionalisation. Bref, nous avons assisté, ces dernières années en France, à un ensemble de textes législatifs qui amènent à repenser complètement la formation des travailleurs sociaux. Notamment avec la formation tout au long de la vie, le LMD, la VAE, on voit l’arrivée en masse d'un vocabulaire et d'une culture étrangers au travail social.

Concernant la formation tout au long de la vie, quelle réactivité réflexive et capacité d’adaptation auront les centres de formation pour mettre en œuvre ces réformes dans leur finalité, sans tomber dans le travers de saisir seulement une opportunité financière due à la création d'un droit individuel à la formation (DIF) et qui de ce fait, ne les différencierait pas des marchands de formation ?

Pour la VAE, comment les centres de formation se saisissent-ils des enjeux principaux. Un premier enjeu est pédagogique. La VAE s'inscrit dans une philosophie de la formation et des apprentissages qui est globalement nouvelle dans le secteur des formations sociales et modifie en profondeur certaines habitudes ou principes pédagogiques culturellement ancrés, même si certaines de ces évolutions ont déjà été anticipées ici ou là. Elle consacre également et de manière fondamentale -, l’appartenance des formations sociales au champ de la formation professionnelle. Un deuxième enjeu est celui de la question de l’articulation entre Principe de compétence et principe de certification. Le principe de compétence vient compléter, de façon désormais incontournable, la certification, fondée sur l’obtention d'un titre. La VAE rend désormais ce principe en quelque sorte intangible. En même temps, il faut désormais avoir à l’esprit que les deux logiques : celle de la qualification, qui privilégie le recrutement des salariés sur la base de leur qualité statutaire, obtenue à la suite d'une formation professionnelle structurée, validée et garantie par un diplôme national, et celle de la compétence qui préfère recruter des personnes qui ont acquis des atouts an cours de leur expérience professionnelle et qui savent les valoriser et les négocier individuellement, Or cette dernière peut aussi cacher une volonté de profonde dérégulation du monde du travail. Sans avoir un repli frileux corporatif, la vigilance des centres de formation doit être forte pour n’en retenir et mettre en œuvre que les aspects positifs

Concernant Le LMD, on sait que la réglementation européenne l’impose aux universités. Or En France, les centres de formation pour la plupart privés, relèvent de la formation professionnelle. Se pose donc la question de comment se saisir de cette nouvelle donne universitaire, d'agréger les liens de la formation professionnelle en travail social à l’enseignement supérieur. La décision européenne instituant les trois niveaux Licence, Master, Doctorat pose, plus que jamais, la question de la reconnaissance des diplômes d'état au niveau de la licence.

On peut aussi parler de l’apprentissage qui engendre une co-construction du parcours de formation associant étroitement le tuteur, l’apprenti et le formateur permanent ; et des terrains de stage qui se transforment en sites qualifiants ; comment accompagner au mieux ces deux mouvements qui signifient que l’entreprise et les institutions deviennent “apprenantes” ?

Une cinquième tension est d’ordre démographique et concerne les difficultés de recrutement des personnels sociaux dont on a besoin.

En France, le secteur social va être confronté à des difficultés de recrutement : d’ici 2010, le quart de ses salariés aura 60 ans. A nombre de postes constants, sur une décennie, il faudra renouveler le quart des salariés et il paraît nécessaire d'augmenter l'offre de formation de 20 %. Le Conseil économique et social (2004) a annoncé le problème “d'une extrême gravité dans les années 2010 2015, si la tendance observée aujourd'hui subsiste et s'amplifie” et stigmatise l’absence d'anticipation, par l’État français, des évolutions démographiques et des besoins en personnels. Quelle possibilité de manœuvre auront et se donneront les centres de formation sur ce point ?

Une sixième tension est celle provoquée par la division du travail - on dit parfois de la taylorisation - dans le travail social.

En France, le champ du travail social est stratifié, multiforme, sédimenté.

* Il est très éclaté, du fait de la grande variété des missions, des types de publics, des moyens mis en œuvre, de sa très grande variété de statuts ;

* En outre, le terme travail social regroupe trois familles de métiers :

- les professions centrées sur la famille : AS, CESF, techniciennes de l’intervention sociale familiale,

- Les professions éducatives : éducateurs spécialisés, éducateurs techniques, moniteurs éducateurs, EJE ; etc.

- Les professions chargées de l’animation

* A ce cafouillis, à cette illisibilité, s’ajoutent depuis la fin des années quatre-vingt, un débordement du travail social traditionnel. On constate que nombre de nouvelles actions ne sont pas mises en œuvre par des professionnels du travail social qui, pour la plupart, restent fixés sur les lieux d'intervention classique et historique, et que de plus en plus, dans l’extension de certains champs, on requiert les personnels de haut niveau comme de bas niveau de qualification. Il y a donc de fait décomposition / recomposition des métiers. Au point que l’on substitue maintenant au “travail social” la notion “intervention sociale”, estimant que ce dernier terme déborde assez largement le précédent et correspond mieux à la réalité d'aujourd'hui. Comment penser cette intervention sociale comme une chaîne de compétences complémentaires aboutissant à une compétence collective pour un meilleur service à l’usager ?

* A cette fragmentation des métiers du social s’ajoute le fait que le centre de gravité du nouveau champ de l'intervention sociale est de plus en plus clairement constitué par des organisations, publiques ou privées, largement dépendantes des politiques sociales, mais en grande partie autonomes dans la gestion interne des emplois et des compétences dont elles ont besoin. Sans compter qu’apparaît chez elles comme dans le monde du travail, la logique de la division du travail dans de nombreux services. Ce processus va aller en s'accentuant sous la double pression du manque de professionnels qualifiés, de rationalisations organisationnelles avec dérives technicistes, le tout lié aux restrictions budgétaires et aux exigences de rentabilité. Quelle stratégie commune vont se donner les centres de formation ?

Enfin une septième tension est celle de l’architecture de l’appareil de formation

Le cas Français, bien connu de tous, l’illustre particulièrement bien. Le système français des formations sociales a abouti à la création d'un appareil de formation qui lui est propre et présente une image relativement éclatée. Il faut rappeler qu’en France, les diplômes de travail social créés par décret sont au nombre de 14 allant du niveau 1 (équivalent des Masters professionnels) à un niveau V.

Certificat d'aptitude aux fonctions de directeur d'établissement social (CAFDES),

Diplôme supérieur en travail social (DSTS),

Certificat d'aptitude aux fonctions d'encadrement et de responsable d'unité d'intervention sociale (CAFERUIS),

Diplôme d'État de médiateur familial (DEMF),

Diplôme d'État d'assistant de service social (DEASS),

Diplôme de conseillère en économie sociale et familiale (DCESF),

Diplôme d'État d'éducateur spécialisé (DEES),

Certificat d'aptitude aux fonctions d'éducateur technique spécialisé (CAFETS),

Diplôme d'État d'éducateur de jeunes enfants (DEEJE),

Diplôme d'État relatif aux fonctions d'animation (DEFA),

Certificat d'aptitude aux fonctions de moniteur éducateur (CAFME),

Diplôme d'État de technicien de l'intervention sociale et familiale (DETISF),

Diplôme d'État d'auxiliaire de vie sociale (DEAVS),

Certificat d'aptitude aux fonctions d'aide médico-psychologique (CAFAMP).

La tendance est de créer sans cesse de nouveaux métiers sociaux. Pourquoi on ne conforte-t-on pas le nombre, les moyens et la formation des travailleurs sociaux existants pour remplir ces nouvelles missions ?

Cette complexité engendre une grande illisibilité de l’appareil de formation français et provoque une série de questions. On peut se poser la question de l’intérêt de ce nombre de formations amenant à des qualifications de niveaux très différents pour des métiers proches. Cette juxtaposition conduit souvent plus à un émiettement qu’à un véritable tuilage complémentaire et qu’à de véritables filières. Certes, l’élaboration des référentiels de formation, là aussi, obligent à penser le cœur du métier, la transversalité et les possibilités d’allégements… mais on observe que souvent ces référentiels de formation prennent des libellés d’objectifs que l’on retrouve parfois identiques d’une formation à l’autre parce que trop généraux et qui en plus dans une filière ne permettent pas toujours de différencier les niveaux requis. Sans compter qu’ils sont établis les uns après les autres ou parfois concomitamment sans que l’on maîtrise réellement les effets globaux de cette construction. Reste donc posée la question de compréhension, de clarté et de pertinence de l’architecture globale de l’appareil de formation français. La vigilance et la réflexion devraient être fortes.

On pourrait ainsi continuer longtemps dans cette analyse du social aux prises avec les évolutions de nos sociétés. Je m‘arrêterai là car elles sont suffisamment illustratives des effets qu’elles produisent sur les formations.

J’en tirerai l’enseignement principal qu’il y a à la fois progression de la division des métiers du social et de l’indifférenciation des fonctions et qu’en France, c’est intervention sociale de mission qui est préconisée plutôt que le métier qui ne deviendrait plus déterminant. Faut-il le déplorer ou s’en réjouir ?

- Le coté positif de ce mouvement montre qu’il y a bien une mission générale pour tous d’être au service de la souffrance humaine, mission qui se décline et se précise selon les publics et les institutions. Et qu’il y a bien une caractéristique commune à tous qui est la posture d'interface, de tiers, dans l’articulation de l’individu et de la société qui se fait au croisement de plusieurs logiques : logiques des commanditaires et des prestataires, logique des institutions, logique des usagers. Il s’agit bien de contribuer au maintien de l’individu dans un réseau relationnel, familial, social, et culturel et de conjuguer autonomie et relation, identité et appartenance sociale, individualité et collectivité dans un “vivre-ensemble” aujourd’hui “déficitaire”. Bref, la finalité est bien non seulement la transformation des situations sociales, mais un travail de transformation des sociétés qui excluent des pans entiers de la population.

Pourtant cette pensée par mission au détriment des métiers présente des effets pervers notamment au regard de l’identité professionnelle. Il paraît nécessaire que les centres de formation construisent une sorte de colonne vertébrale de l'identité professionnelle et apportent une vision identitaire afin que le professionnel puisse non seulement s'enraciner dans un champ particulier, mais situer clairement sa place au milieu d'autres disciplines et professions qui, elles aussi, doivent pouvoir se définir. c’est seulement à partir de là que peut apparaître une sorte de définition identitaire complémentaire des praticiens, où le “qui suis je ?” permet de voir son rapport aux autres, le “que fais je ?” et “avec qui ?” se transforme en “que faisons nous de complémentaire ?” et le “au nom de quoi ?” se transforme en un regard éthique sur ce qui nous unit. Les formations du travail social donnent cette capacité professionnelle non seulement technique mais également éthique. Bref Si les convergences sur le terrain ou par mission sont fortes, la conservation des identités est ce qui permet d’apporter diverses approches qui en s’articulant permettent une meilleure réponse et une compétence collective. On l’aura compris, la complémentarité ne peut se faire que si chacun apporte quelque chose de différent. C’est pourquoi il parait important d’articuler la pensée par mission (en fonction des besoins qui appellent des réponses sociales plus transversales et plus novatrices) avec celle des métiers sociaux existants et non de les opposer, et cela les centres de formation savent le faire.

UNE AUTRE FAÇON DE PENSER LA FORMATION ?

J’en arrive au second point de mon propos et je me focaliserai plus sur la formation en elle même. Quelle que soit l’entrée par laquelle ces évolutions sont appréhendées, elles bouleversent profondément le fonctionnement pédagogique des écoles. Car on ne passe pas impunément d’un mode à un autre sans revoir sa façon de penser. Le processus de qualification est donc profondément interrogé et va se trouver fondamentalement restructuré. Elles ont plus que jamais plusieurs défis à relever :

- En finir avec cette opposition récurrente et toujours latente entre théorie et pratique et accepter cette tension fructueuse. Certes l'enseignement n'est pas le transvasement d'un savoir puisque celui ci est inévitablement obsolète quelques années plus tard. Il est l’apprentissage d'une démarche et d’une posture éthico-professionnelle. Mais vouloir toujours plus un savoir pratique pour l'action immédiate ne dispense pas d’une démarche réflexive permettant que s'organise la pratique d'un métier reposant sur une méthode, sur une philosophie, sur un perfectionnement, un processus de changement à la fois conceptualisé et transmissible. La théorie qu'elle soit de nature sociologique, psychologique, économique ou juridique, etc. donne une facilité d'accès au décryptage des différentes situations sociales, ainsi qu'elle permet aux futurs travailleurs sociaux de comprendre dans quels paradigmes théoriques ils évoluent et ceux sur lesquels ils s'appuient. Il est absolument nécessaire de se confronter à des exigences intellectuelles qui au delà de la connaissance de savoirs, permet de se confronter à la pensée et au raisonnement d'autrui, d’apprendre la rigueur de l’argumentation et de la démonstration, et de remplacer les discours affectifs, empiriques ou idéologiques encore trop prégnants dans le travail social.

- Développer les transversalités et pluridisplinarités dans les formations. Le caractère métissé du travail social est sans doute une part importante des doutes identitaires et du malaise. Pour autant, si on dépasse une position essentiellement utilitariste des savoirs, si on se garde d’une démarche d’empilement des savoirs, si on fait des choix à l’égard des connaissances, on peut proposer un éclairage théorique pluridisciplinaire, en structurant les divers savoirs moins par matière et discipline que en savoirs contributifs au cœur de métier. C’est le sens de la reforme des études des assistants de service social en France. Mais aussi, cette transversalité et cette puridisplinarité peut être sans doute plus travaillée dans l’ensemble des formations.

- Développer une vision critique pragmatique de l’intervention sociale. Il faut non seulement apprendre à agir mais savoir opérer une mise à distance, par rapport au monde professionnel et évaluer les résultats. L’idée d'un inachèvement de la formation et son corollaire, la nécessité d’une formation continue, l’importance de l’évaluation, devraient s'imposer non seulement pour des raisons professionnelles, mais également pour des raisons sociétales et politiques.

- Développer plus qu’on ne le fait une formation à l’éthique car comme le dit F Dolto “éthique et technique sont indissolublement liés” ; faciliter l’interrogation sur sa façon d’ « habiter » son métier, c'est à dire sur la dimension humaine de ce métier ; donc une formation qui ne forme pas des techniciens mais des professionnels, qui accorde une place importante aux valeurs, à la dimension éthique (leur mise en pratique), à l’implication et à l’engagement, car il y a bien une exigence éthique, un exercice éthique à promouvoir, une éthique collective à construire et partager.

- Capitaliser les savoirs de même que intégrer au fil des années, nouvelles connaissances et nouvelles expériences. On observe du moins en France que, dans le domaine du travail social, des intuitions géniales ont germé, des formes d'invention passionnantes ont jailli sans qu'un corpus à la fois transmissible, analysable et donc critiquable soit réellement mis en place. De même on peut regretter fortement le manque manifeste de communication et de diffusion de ce que proposent, produisent et inventent les centres de formation au travail social. Une richesse, à la fois intellectuelle et d'expérience, en grande partie méconnue, voire perdue. Il paraît indispensable que les formateurs écrivent et soient les locomotives de la réflexion.

- Apporter une vision anticipatrice de l’évolution de la société, des publics, de leurs besoins, et pour cela, se positionner ; par exemple comme observatoire social, comme expert.

- Apporter une vision critique des réponses socio-politiques et de leurs effets. Par exemple, sur les référentiels d’action publique ou encore sur la déclinaisons des lois par la mise en place de programmes et dispositifs, etc. Ne pas hésiter à interpeller les pouvoirs publics. C’est ce que j’appelle le rôle politique du travail social.

Bref, j’insiste personnellement à dire - et je persiste à le faire - qu’en plus du rôle clinique dans l'accompagnement des étudiants et des options fondamentales de l’enseignement qui vise une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine et une aptitude et des habiletés au métier, la formation initiale est appelée à renforcer le travail de positionnement des futurs professionnels dans l’environnement politico-institutionnel, accentuer l'initiation aux démarches collectives et participatives, aux démarches territoriales répondant plus au contexte social, renforcer la place d'expert et de stratège pour tenir un rôle actif dans les dynamiques institutionnelles et politiques.

- Enfin, je terminerai par la nécessité de la recherche. En France, dans le travail social, la recherche a encore bien du mal à se développer. Domaine négligé par les organismes de recherche, le “secteur social” n’a pu développer une politique scientifique et une production de paradigmes de référence. De nombreuses raisons peuvent l’expliquer dont l’histoire des formations sociales, la position académique de l’université considérant le travail social comme un champ de pratiques (à la différence de la tradition anglo-saxonne qui le considère comme une discipline), le manque de financement, etc. Bref, la recherche reste le parent pauvre du travail social en France, même si on note quelques avancées notables. En on peut dire qu’en France, le Travail social s’est donné des pratiques, des supports institutionnels, des appareils organisationnels, des acteurs, mais sa théorisation reste floue. L’esprit de recherche habite encore trop insuffisamment le travail social.

La recherche nécessite, on le sait, à la fois la distanciation et la construction intellectuelles. Elle permet d’élaborer et de renouveler des corpus de connaissance, de constituer des références collectives. Mais elle nécessite aussi la structuration. Il faut donc établir les conditions d'une reconnaissance épistémologique et sociale de la recherche en travail social.

- a) Cela passe par la formation à la recherche que cela commence par l’initiation à la recherche dans les formations initiales, par l’apprentissage de la recherche dans les formations continues et par la production de thèses. Les centres de formation devraient pouvoir exercer une fonction de recherche et d'étude afin de conserver leur liberté intellectuelle et scientifique et ne pas se laisser instrumentaliser par la dynamique entrepreneuriale et la commande politique

- b) Cela passe par le développement des structures de recherche ou à défaut par la structuration de la recherche éparpillée et embryonnaire du secteur social en suscitant des liens étroits entre milieu scientifiques et acteurs sociaux, par des regroupements de chercheurs et de praticiens-chercheurs. Cela nécessite de mettre en place des modalités qui permettent la nécessaire confrontation, discussion et adéquation progressive des questions de recherche des chercheurs et des questions pratiques des acteurs. Des groupements régionaux de recherche, des séminaires de recherche ouverts aux acteurs de terrain, des colloques comme celui-ci, permettent les confrontations interdisciplinaires entre ceux qui partagent un intérêt pour les questions concernant le travail social et l’intervention sociale, de resserrer les liens entre réflexions théoriques et expérience, et de développer les échanges entre chercheurs et professionnels nationaux et internationaux et ainsi d’optimiser le processus collectif

- Cela passe par la diffusion et valorisation des travaux de recherche qui nécessitent que les conditions de la réception et de l'utilisation soient créés. Il est urgent qu’il y ait une montée en lisibilité. La fructification des résultats de la recherche passe par leur connaissance, passe par la fréquentation et la collaboration avec les chercheurs, non seulement d’un même pays mais d’autres pays, car tout comme l’activité de recherche, la diffusion se doit d'être affaire collective.

POUR CONCLURE : RELEVER LES DEFIS

J’arrête là mon propos. Chacun d’entre nous se doit donc d’interroger la formation sur ce qu'elle est, ce qu'elle veut, ses failles, ses rigidités, ses impasses, ses avancées, ses progrès. C’est le défi des formations sociales que de tenter de surmonter les tendances instrumentales et productivistes, de savoir se situer entre les commandes politiques et les finalités professionnelles, de dépasser les clivages entre postures professionnelles s’arc-boutant sur la pratique et délaissant la théorie et de permettre ainsi l’intelligibilité des situations personnelles, sociales et sociétales.

Le défi est bien de permettre aux travailleurs sociaux de penser et d'agir afin de pouvoir répondre tant à la finalité d’aide aux personnes qu’à celle de transformations sociales .