SEANCE INAUGURALE


Nous ne publions pas dans ces actes les allocutions d’accueil qui n’ont pas donné lieu à enregistrement. Elles présentaient un intérêt pour les personnes présentes à l’IRTS de Basse-Normandie ce jour. Nous publions les communications de la table ronde qui ont situé la problématique internationale de ce congrès.

 

TABLE RONDE

Animation par :

Jean-Michel Godet, Directeur général de l’IRTS de Basse-Normandie
Jean-Pierre Blaevoet, Directeur général de l’IRTS Nord Pas-de-Calais (France)
Gilles Rondeau, Professeur à l’Université de Montréal (Québec)
Jean de Munck, Professeur à l’Université Catholique de Louvain (Belgique)

 

QUELQUES MOTS D’HISTOIRE, EVOLUTION RAPIDE DES PROFESSIONS ET DES POLITIQUES (Jean-Pierre Blaevoet)

Né en France au début du XXème siècle, le métier d’Assistante sociale est pleinement reconnu par l’existence d’un diplôme d’Etat en 1938. Son titre, codifié est protégé par la Loi. Aucun autre métier du social créé ultérieurement ne bénéficiera de cette protection juridique. Sa mission au cœur des questions sanitaires, médico-sociales et sociales peut laisser présager l’organisation d’un secteur professionnel qui s’organiserait et se coordonnerait à partir de cette  spécificité naissante d’un nouveau regard porté sur les questions humaines. C’est ainsi, qu’accompagnant cette évolution, sa formation, à l’origine fortement marquée par celle d’infirmière puisque la première année était commune, va s’en séparer pour se centrer exclusivement sur le nouveau champ naissant du service social. Pour des raisons multiples qu’il ne m’est pas possible, vu le temps imparti, de développer ici, il n’en fut rien, fin des années 30 mais surtout après la seconde guerre mondiale, à la suite de l’ordonnance de 45 relative à l’enfance délinquante puis au bénéfice des enfants handicapés. Un deuxième axe va se développer, celui des éducateurs. Ce dernier va se spécialiser avec création d‘un diplôme d’état en 1967 et donner lieu à la création de nombreux métiers avec pour chacun une formation différente voire même la création d’écoles spécifiques par métier. Un troisième axe que je ne développerai pas, celui des animateurs socio culturels est né à la fin du XIXem siècle, il est lié au mouvement de l’éducation populaire. C’est ainsi que se structure le Travail social en France, autour de ces trois axes aux contenus hétérogènes et aux contours imperméables,

Un siècle plus tard, après avoir, selon les moments, tenté d’épouser quelques orientations copiées à des savoirs disciplinaires ou des secteurs professionnels  dominants médical,juridique, pédagogique, psychologique, sociologique, économique…Le social en France cherche toujours le chemin de la construction harmonieuse de sa « branche ». Il en est encore loin et l’image du « mille feuilles des métiers et des formations du secteur social » en est la parfaite illustration (pour mémoire, bien qu’ils participent tous d’une même fonction collective, il y a une vingtaine de métiers différents dans le social et, pour ce qui est du noyau dur des centres de formation, il y a 153 centres de formation (80% de droit privé, la majorité reste des mono filières il y a 13 IRTS et une petite trentaine de multifilières). Pourtant quelques tentatives, le plus souvent restées timides, ont essayé dès 1970 autour du vocable de « Travailleur social », de répondre, à ce qui pour moi reste l’enjeu fondamental du social en France : construire une articulation entre l’excessive diversité des champs et des métiers du social  et un savoir, des méthodes, des savoirs faire qui transcendent ces différents métiers et qui permettent, au-delà de certaines rivalités de territoires ou de fonctions, de faire émerger un corpus commun constitutif d’un véritable champ épistémologique.

Ce mouvement, même, s’il m’évoque parfois plus la valse ou le tango que la marche en avant, me semble engagé dans son évolution lente, de façon irréversible. Les effets de la crise économique, destabilisation des stables et augmentation de la précarité, de la grande pauvreté, et de l’exclusion ont frappé de plein fouet le secteur social qui a été fortement remis en question. Par ailleurs le cadre institutionnel a changé : décentralisation 1983 confiant aux départements la compétence de droit commun en matière sociale, RMI 1988, politiques publiques transversales politique de la ville, loi de 1998 relative à la lutte contre les exclusions, nouveaux services, nouveaux emplois…autant de changements qui ont amené à remettre en cause la dimension traditionnelle individuelle. Il a même été évoqué « la fin du social »du moins celui lié à l’Etat providence au profit de tendances plus territoriales. C’est dans cette voie que nous sommes engagés. 

 

LA DÉCENTRALISATION EST EN ROUTE POUR LES FORMATIONS, ESSAYONS D’EN ANALYSER LES ENJEUX ET D’Y APPORTER DES PISTES DE REPONSES FAVORABLES A NOS PERSPECTIVES

 

Parce que je pense qu’une occasion s’offre à nous actuellement de se rapprocher, dans un premier temps ici entre professionnels francophones de l’intervention sociale, pour construire en France un secteur mieux articulé et plus harmonieux, aux savoirs et méthodes spécifiques. Je voudrais, avec votre aide, confronter cette faisabilté aux réformes et évolutions actuelles que nous vivons en France. Je ne pourrais, bien sûr, pas entrer dans les détails et en privilégierai certaines.

Commençons par ce qui touche actuellement le plus nos concitoyens, l’élargissement européen et les effets, de la mise en œuvre pour nos qualifications, de l’espace universitaire européen régi par les accords de Bologne. Ses textes définissent les règles communes aux formations supérieures dispensées dans l’espace européen. S’il nous faut bien sûr rester vigilants sur les risques parfois évoqués d’abandon de la logique de certification au profit de celle exclusive de compétence parcellisée et dès lors à ceux de déqualification, n’y a t-il pas là un formidable enjeu démocratique d’ouverture à l’autre, d’harmonisation, favorable à la reconnaissance des différences dans le traitement social. La déclinaison en crédits unités de validation commune en Europe qualifie une charge de travail globale : stages et travail personnel sont reconnus au même titre que l’heure présentielle dite « au pied du Maître ». Cette pratique d’évaluation me semble faciliter la validation universitaire de notre mode de qualification construit, dès l’origine de nos formations, sur l’alternance intégrative moitié institut de formation, moitié stage professionnel. En reconnaissant l’action et son analyse, comme facteur de qualification, se lève me semble t il un obstacle pour ne pas reconnaître aux formations bac + 3 du social le niveau 3 licence et ainsi promouvoir les conventionnements et favoriser les rapprochements voire les intégrations dans le réseau universitaire 

Soulignons l’intérêt du sens donné à notre récente réforme de la formation des Assistants de Service Social, déclinée en termes de compétences génériques nécessaires à une bonne qualité de l’exercice professionnel et de disciplines théoriques qui, en retrouvant leur sens de disciplines contributives, sont plus à même de développer leurs spécificités conceptuelles de savoirs et de méthodes. La moitié de ces unités qui comportent, formation pratique, théorique et méthodologiques s’adresse à l’ensemble des métiers de même niveau scolaire. L’autre moitié, construites sur le même modèle, maintient les spécificités. L’ensemble facilite les passages d’un métier à l’autre et la lisibilité des parcours de formation. J’y vois bien sûr la chance à saisir pour une avancée importante de la construction d’un corpus de savoirs et méthodes de base constitutifs communs d’un champ particulier de connaissances que serait celui du social. J’y vois aussi à terme le regroupement de métiers dont seules les fonctions différentes devraient, selon moi, ouvrir à des qualifications spécifiques. L’organisation en crédits de nos formations sociales post bac en France pourrait avoir comme effet, au sein d’instituts de formation transversaux, à partir d’un corpus commun de spécifier deux parcours de qualification, un parcours social construit autour du métier d’Assistant de Service Social et un parcours socio éducatif construit autour du métier d’éducateur spécialisé. L’amont et l’aval, du niveau 5 au niveau 1 étant bien sûr ouvert à VAE et garant d’une mobilité socio professionnelle forte.

La valorisation de la déclinaison des programmes de formation en termes de compétences, renforce, dans les cursus, la place de l’action professionnelle comme facteur de qualification et profile les lieux d’accueil en « sites qualifiants ». Ainsi l’action professionnelle et l’échange de la spécificité de chaque expérience se trouve privilégiée comme richesse didactique pour l’apprenant. Ce n’est donc pas la maîtrise seule des savoirs scientifiques et techniques qui est prioritaire mais l’analyse des situations de travail et de leurs écarts producteurs de ressources qui forment, au delà de leur diversité, un tout significatif d’enseignement/ apprentissage. Cette orientation méthodologique d’un travail réflexif, doit me semble t il être soutenue comme orientation méthodologique des formations sociales. Par sa valorisation des expériences des différents acteurs, elle me paraît valoriser l’intersubjectivité dans l’approche collective de type « développement social local » et protéger de la crainte du risque de développement d’un travail prescrit, tentation, à court terme, de la proximité politique liée en France au développement récent de la décentralisation, second thème que je souhaiterai développer.

Il est reconnu, dans les rapports ministériels, que « les formations sociales contribuent à l’aménagement du territoire, par la constitution de personnels qualifiés qui apportent une réponse à la nécessité de restaurer la cohésion sociale auprès des plus défavorisés ». C’est dans ce souci de reconnaissance de la légitimité des collectivités d’impulser et de mettre en œuvre les politiques sociales que la loi inscrit sa volonté de rapprocher décideurs et acteurs. Dès lors,.l’agrément, le financement et le contrôle des Centres de formation sociale sont transférés depuis le 1er janvier 2005 aux régions. Ils étaient auparavant placés sous la compétence exclusive de l’Etat qui garde dans la nouvelle répartition, la qualité et l’égalité d’accès et le contrôle pédagogique des Centres, la définition des programmes et la délivrance des diplômes.

Nous sommes conscients des risques que cette décentralisation présente quant à l’existence de traitements différents des populations d’une région à l’autre. Par ailleurs, doit on voir dans cette décision uniquement la volonté d’un transfert à minima de charges croissantes de l’Etat vers les collectivités locales et à terme un appauvrissement du social ou plutôt celle de donner les moyens de répondre à des réalités qu’il est plus facile de traiter localement

(départs en retraite nombreux et risque de pénurie de professionnels, prise en compte plus concrète des besoins et des priorités, conséquences politiques de la gestion sociale…). Peut être alors, doit on comprendre dans ces décisions le fait que le social a fortement orienté les votes des dernières élections régionales. S’il en était ainsi il importerait que les collectivités locales construisent une expertise régionale partagée. Pour y parvenir il est nécessaire qu’elles se dotent d’outils d’observation, d’analyse et d’animation tout en développant la concertation avec les différents acteurs du social  pour l’élaboration du schéma régional des formations sociales.

Vaste chantier à mettre en œuvre, d’autant que l’importance des remplacements à venir (25 % ans les dix ans) et l’étendue des difficultés sociales plaident en faveur d’une mobilité plus grande entre les métiers, la complémentarité et la diversification des voies d’accès et de qualifications (l’organisation en crédits, ses conséquences et la VAE peuvent en être des éléments facilitant).

La décentralisation, comme l’entrée dans l’Europe plaident pour un modèle d’instituts professionnels supérieurs, assurant des qualifications inscrites dans l’enseignement supérieur et développant en observatoire du social la création de savoirs issus d’échanges d’expériences et de recherches pratiques.